Bidonville du Samaritain : L’État d’errance

25 août 2015 1 Par gillespoux.fr

Tribune publiée dans le journal Libération du 24 août 2015 :

Que l’évacuation annoncée d’un bidonville de La Courneuve provoque interrogations, émotions, voire colère, me semble légitime. C’est même rassurant, et pour tout dire, moi aussi je ressens émotions et colère. Depuis 10 ans en effet, l’errance en Ile de France des familles communément appelées Roms se voilait de silence et de passivité insupportables. Depuis 10 ans, nous pouvons estimer entre 4000 et 5000 le nombre de femmes, d’hommes et d’enfants Roms qui ont occupé dans notre ville des terrains appartenant à l’État, au département, à la commune, à des familles Courneuviennes. Entre 4000 et 5000 sur une population Roms estimée à 20 000 nationalement. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes. Nier le caractère exceptionnel de la situation vécue à La Courneuve, c’est prendre le risque de faire des raccourcis et d’avoir une réflexion incomplète. C’est prendre la responsabilité de réduire la procédure engagée pour l’évacuation du bidonville du Samaritain, rue Pascal à un fait divers, ou pire, d’en faire un élément d’instrumentalisation politicienne. Comme un mépris ultime aux conditions de vie inhumaine des familles concernées. Et depuis 10 ans, les Courneuviens ont aussi pris leur part de mépris, tant leurs appels sont restés sans réponse. Qu’avons-nous demandé avec constance à Jacques Chirac, à Nicolas Sarkozy, à François Hollande ? Que demandons-nous encore aujourd’hui ? Que l’État organise, coordonne et soutienne concrètement un véritable effort de solidarité équitablement réparti sur l’ensemble de la Région Ile de France, voire de notre pays.

Qu’on ne s’y trompe pas, nous avons lancé ces appels sans oublier d’agir pour tenter de changer ces dramatiques réalités. Notre Ville a pris des positions claires pour les droits des populations Roms, nous avons participé financièrement à la création de villages d’insertion, nous remplissons nos obligations de scolarisation et agissons pour le relogement quand cela est possible. Nous n’avons de cesse de demander des solutions d’accompagnement et d’hébergement d’urgence quand l’évacuation est inéluctable, en particulier depuis la circulaire de 2012 qui l’impose à l’État. Mais les réalités sont têtues, la vie de ces populations n’a pas changé depuis 10 ans.

Alors oui, à l’évidence, il est ici question de solidarité nationale dans une République qui se veut égale et fraternelle. Mais il est aussi question de responsabilité européenne puisque ces populations fuient les ségrégations insupportables dont elles sont victimes dans leurs pays d’origine, tous membres de l’Union Européenne. Des pays d’origine dont les gouvernements peuvent d’autant mieux ‘’ dormir sur leurs deux oreilles ‘’ qu’ils ne sont guère interpellés, et que ces populations Roms, souvent sous le joug de système mafieux, sont maltraitées ici.

Alors combien de temps encore l’État va-t-il se défausser sur une poignée de  villes populaires pour qu’elles accueillent seules et malgré elles, des populations dont l’accompagnement nécessite de fait une attention et des moyens hors du commun ?

Dans une lettre ouverte au Président de la République en 2013, accompagné d’un silence médiatique total, notre conseil municipal avait prévenu que sans efforts partagés,  ‘’ La seule solution qu’on nous laisse est d’agir pour l’évacuation de ces campements ’’.

La procédure d’évacuation de la rue Pascal est donc une conséquence de politiques d’Etat successives.

Et maintenant, la Ville de La Courneuve serait sommée de s’expliquer !  Comme une injustice supplémentaire envers celles et ceux qui vivent ici, qui sont eux-mêmes confrontés à une crise sociale et économique d’une violence inouïe. Ici par exemple, le revenu moyen par foyer fiscal est le plus bas de Seine-Saint-Denis, et le nombre d’enfants scolarisés issus de familles hébergées – 450 – représente l’équivalent d’un groupe scolaire. Et maintenant, la Ville de La Courneuve est accusée de “défaillance solidaire” ! Promise au Karcher par un futur Président, cette ville a été capable en retour de porter plainte pour discriminations territoriales, non pour se plaindre, mais pour continuer à se donner les moyens de se faire entendre et de se construire un autre avenir. Un autre avenir voulu par les Courneuvien-nes, qui se décline au présent par une transformation patiente mais concrète de la ville, prenant appui sur un développement partagé, sur une rénovation urbaine reconnue, sur un logement social conforté – 55% des logements –, sur des politiques publiques profondément solidaires, sur cette fierté assumée d’une richesse humaine forte des 101 nationalités qui la compose. Et maintenant, je serai, nous serions obligés d’accepter un projet de pérennisation d’un bidonville, seule alternative annoncée dans un pays comme le nôtre, 6ème puissance mondiale !

Alors oui, il y a confrontation d’idées. Soit on considère que les logiques nationales et européennes actuelles sont indépassables, et on propose – certes avec humanité – de mieux gérer la misère et d’accepter la ghettoïsation de ces familles. Soit, comme je le fais, on agit pour imposer une réponse politique juste, non pas pour le seul bidonville de la rue Pascal, mais pour l’ensemble des populations concernées.

Le mouvement progressiste et les associations ont été capables dans les années 60 d’imposer une solution aux bidonvilles en France – La Courneuve y a pris sa place –, et aujourd’hui cela serait devenu impossible ? Qui peut le croire ? Pas nous, pas moi.

Gilles POUX